[Plus qu’un jeu] A Plague Tale: Innocence – Comment représenter la maladie dans un jeu ?

[ATTENTION CETTE VIDEO PEUT CONTENIR DES ELEMENTS SPOILANT L’HISTOIRE ET LE DEROULEMENT DU JEU]

SCRIPT

C’est dans un contexte bien précis qu’Asobo Studio a décidé de nous plonger avec A Plague Tale Innocence, un jeu au titre évocateur pour tout connaisseur de l’anglais. On y suit la famille De Rune en plein milieu de la Guerre de 100 ans, mais, surtout, en pleine pandémie meurtrière de peste noire. Faisant de cette dernière un élément central de son jeu, Asobo met les pieds dans le plat et s’attelle à une grande question : Comment représenter la maladie dans un jeu ?

Entre 1347-1352, la peste noire tue entre 30 % et 50 % des Européens. Autant dire que ça a mis une sacré pagaille, causant entre autre, l’affaiblissement de l’Empire Khmer et l’Empire byzantne, et la chute de la dynastie Yuan, rien que ça.

Et tout ça à cause d’un petit animal, enfin non d’un petit insecte en fait…

Et oui ce n’est pas le rat qui est responsable de la peste noire, enfin pas vraiment. C’étaient les puces de rat qui portaient la maladie et la transmettaient. Le raccourci s’est vite fait, et aujourd’hui on pense que la peste vient des rats. Une aubaine pour Asobo Studio : le jeu n’aurait clairement pas eu le même effet si vous y étiez poursuivis par une horde de puces rebondissantes.

Parce que oui, une des choses marquantes dans ce jeu, ce sont ces masses de rats grouillants fondant sur vous à la moindre erreur.

Ça : c’est la maladie, une sorte d’allégorie si vous voulez. Parce que faire un jeu sur la peste sans trouver un moyen de la représenter, ça aurait été un peu dommage, vous ne trouvez pas ?

Et pour créer cette allégorie, ce personnage à part entière, Asobo a mis le paquet. Tout est là pour donner ce sentiment d’une terrible menace à fuir à tout prix. D’abord visuellement… Regardez-moi ça, ça grouille de partout, impossible de passer à côté. Et ils se sont donnés du mal chez Asobo pour en arriver là, comme ont aimé le rappeler Kevin Choteau et les autre membres de l’équipe.

En plus de cette entité ragoûtante, on a tout le rapport à l’obscurité et la lumière qui rajoute au caractère effrayant de la maladie. Parce que votre seul arme contre ces rats, c’est le feu, source de lumière qui vous permettra de vous frayer un chemin dans cette masse sombre. Les rats ne prolifèrent que dans l’obscurité. Leur apparition est donc forcément couplée avec une ambiance sombre, morbide, effrayante : une ambiance de peste noire.

Et à tous ces aspects purement visuels, vient s’ajouter un gameplay punitif mais saisissant. Il suffit de s’écarter d’un pouce de la lumière pour le payer très cher. Dès que le premier rat s’approche un peu trop près, c’est déjà trop tard, impossible de s’en défaire, vous êtes déjà morts. Et pourtant au début, on peut être tenté de croire qu’il est possible de s’en sortir. Les développeurs ont été assez intelligent pour laisser un lapse de temps, certes court, mais significatif, entre le moment où les premiers rats fondent sur vous et votre mort. Si bien qu’à l’approche du premier rat, on se précipite vers la lumière dans l’espoir de survivre, frustré parce que cette **** d’Amalia prend sa *** de vie. Et merde….. Pardon ça fait remonter des souvenirs…

Alors parfois, ça marche… Mais rarement… Parce qu’une fois que les rats, une fois que la maladie en fait, vous a atteint, il est trop tard. À l’image de la peste, être touché par un rat se révèle être irrémédiablement fatal. Clairement, la médecine de l’époque était impuissante face à la pandémie. On tentait différents traitements, certains plus loufoques que d’autres, mais aucun d’eux ne s’est révélé efficace. Du coup, attraper la maladie, c’était déjà avoir un pied dans la tombe. Et ça le joueur peut implicitement le sentir.

Mais ce n’est pas tout ! Si la peste peut à première vue n’être qu’un simple élément de contexte, elle est omniprésente dans ce jeu.

De manière générale, c’est intéressant de voir qu’Asobo ne s’est pas contenté de prendre cette maladie, modéliser des rats et voilà. Ils ont décidé de représenter tous les à côtés : les conséquences de la maladie sur la vie, le quotidien… La maladie ce n’est pas seulement cette horde de rat menaçante. Elle est partout. On en parle, on la subit au quotidien, on la fuit, on la traite, on la voit…Les différents villages traversés, sont profondément marqués par la maladie. Ils sont vides, pas un chat, et l’atmosphère qui y règne est pesante, limite glauque, malgré les couleurs chatoyantes qui animent l’écran. En effet, face à la peste, la première réaction, pour ceux qui en avaient les moyens, était de fuir. Courez pour vos vies, looooin ! Et au diable les étalages de fruits laissés là dans la précipitation et qui ont pourri depuis. À l’époque, sur les routes, on croisait donc souvent des vagabonds en tout genre, ayant choisi de quitter leur foyer.

Et puis il y a ces croix blanches sur les murs, symbole du destin bien tragique qui attendait ceux touchés de près ou de loin par la maladie. Niveau isolement des cas, on était plutôt radical à l’époque. Un cas dans un foyer ? Allez, tout le monde reste confiné, et pour être sûr que personne ne sorte, il n’était pas rare de clouer 2-3 portes. Et pour identifier les maisons infectées, on utilisait, entre autre ce genre de croix blanche. Alors certes, difficile de répandre le virus… Mais bon, la méthode se révèle quelque peu discutable quand on voit le nombre de personnes qui sont ainsi mortes, enfermées dans une maison infectée.

Mais à l’époque ça ne posait pas vraiment problème, en fait c’était presque la suite logique des choses. Il faut se rappeler qu’au 14° siècle, la religion est très très très très présente en France notamment. Le pape s’est installé au début du siècle à Avignon et puis l’Inquisition, une sorte de grand tribunal catholique instauré par l’Église, sévit pour punir les hérétiques, ceux qui ont cessé de croire en la toute puissance de Dieu. Dans ce contexte, où la vaste majorité de la population française pratique une religion, une question se pose : Pourquoi Dieu, si bon et si puissant, inflige-t-il ce fléau, à l’humanité ? La réponse est toute trouvée : c’est l’expression de la colère divine. Et cette idée, on l’a retrouve très tôt dans le jeu, en surprenant une conversation entre deux servantes.

Alors pour remédier à ça, on fait ériger des croix de peste, censées conjurer le mal ou remercier Dieu d’avoir épargné tel ou tel village, et on organise très vite des processions pour apaiser cette colère divine… Autant vous dire que des rassemblements de personnes en pleine pandémie, on a vu mieux niveau gestion de crise… Mais revenons à nos moutons… ou à nos croix. Si on considère la peste comme une punition de Dieu, au même titre que la lèpre, ben ça paraît normal d’isoler les pestiférés et de les exclure de la communauté. Qu’ils meurent, avec toute leur famille s’il le faut, après tout, c’est la volonté de Dieu. D’où cette méfiance et ce rejet des inconnus, potentiellement infectés, très présent dans A Plague Tale.

Si d’apparence la peste noire ne semble être qu’un vague élément de contexte, elle se révèle centrale dans A Plague Tale : Innoncence. Plus q’un jeu, c’est un conte qui nous emmène et fait vibrer au fil d’une pandémie bien différente de celle que l’on connaît aujourd’hui.

Sources :

  • Jean-Noël Biraben, Les hommes et la peste en France et dans les pays européens et méditerranéens, Paris – La Haye, Mouton, 1975.

Sources vidéos :

Confiné à la rue – Entretien avec un sans-abri

Entre manque de contact humain, difficultés du quotidien et ventre vide, vivre dehors est devenu plus rude qu’à l’accoutumé pour Farid*. Il revient avec nous sur cette année difficile.

Cet entretien a été réalisé auprès d’un bénéficiaire habitué de l’association Dans Ma Rue, qui vise à recréer le lien social avec les personnes SDF ©Dans Ma Rue

300 000… C’est le nombre alarmant de SDF recensés par la Fondation Abbé Pierre. Il y a 8 ans, on comptait moins de 150 000 sans-domicile… Une augmentation terrible, qui a sans doute été accentué avec la précarisation causée par la crise actuelle. Mais comment le confinement et la pandémie ont touchés ce qui étaient déjà à la rue, les grands « oubliés du confinement » ? Farid* nous délivre son ressenti face à cette année chaotique.

Méfiant et mal à l’aise à l’idée d’être identifier comme sans-abri, Farid* a préféré témoigner anonymement. Les noms ont donc été changés afin de respecter son souhait.

CultureXchange : Parle-nous un peu de toi.

Farid* : « Moi c’est Farid*. Ça fait 30 ans que je suis sans domicile. Je suis un vétéran de la rue (rires). De base, je viens de Bretagne. J’ai huit frères à qui je ne parle plus et mes parents sont probablement morts à l’heure qu’il est, je ne sais pas… J’ai coupé les ponts avec ma vie d’avant à partir du moment où ils m’ont jeté dehors. Trop turbulent qu’ils disaient… Enfin voilà… Maintenant je suis ici, c’est mon chez moi. Les gens s’arrêtent, me connaissent… »

CultureXchange : Difficile de passer à côté, t’as une voix qui porte et qui en a énervé plus d’un non ?

Farid* : « Je ne vois pas de quoi tu parles…(rires) Mais c’est vrai que j’ai reçu quelques œufs dans la tronche parce que je criais un peu fort. Et même pas frais en plus ! »

CultureXchange : Avec l’arrivée de la pandémie et du premier confinement, qu’est-ce qui a changé pour toi ?

Farid* : « Oula… C’était pas joli à voir… Au début, avec les toilettes publiques et les bains-douches fermés, côté hygiène c’était pas ça… L’avantage c’est qu’on pouvait se reconnaître de loin, rien qu’à l’odeur. (rires) Là j’en rigole, mais à l’époque ça ne me faisait pas bien rire. Puis c’était triste… Les rues vident… Moi j’aime rire et parler aux passants, ça fait passer mes journées plus vites. Heureusement qu’il restait quelques associations pour venir nous voir. Puis, pour faire la manche, c’est pas évident non plus… Le peu de gens que l’on croisait étaient trop méfiants pour nous approcher et donner. Puis avec la peur de la maladie, certains ont complétement déraillés. Une fois, je parlais avec des bénévoles et un gars est arrivé pour leur dire « Ne restez pas avec eux. Ce sont des parasites qui propagent le Corona. » Du coup, j’ai fait mine de lui courir après (rires)… Puis avec ce confinement, j’ai du dire au revoir aux plats des mes petites mamies… »

CultureXchange : Tes petites mamies ?

Farid* : « Ce sont des personnes âgées qui m’apportent régulièrement de bons petits plats cuisinés. En échange, je les aide à porter leur course. Un échange de bon procédé en somme. Mais avec le virus, elles restent chez elles et je les comprends. Je ferais pareil si seulement j’avais un chez moi… »

CultureXchange : Et par rapport au virus, est-ce que tu te considères comme vulnérable ?

Farid* : « Il paraît que le virus n’aime pas ceux qui fument et qui boivent. Alors, moi je suis tranquille. Je suis immunisé. Je vais même doubler les doses maintenant que c’est bon pour la santé. Prescription du médecin ! (rires)« 

CultureXchange : Le gouvernement a ouvert des nouvelles places d’hébergement. Tu as pu en bénéficier ?

Farid* : « Ah… Les cellules ? (rires) On m’a proposé une place, oui. J’ai demandé si Olivier* pouvait venir avec moi. Tous les deux, on est tout le temps ensemble. C’est mon camarade de rue, mon ami. Ils ont refusé. Du coup, je lui ai laissé ma place. Il en avait plus besoin que moi… Tu sais ce confinement ça l’a vraiment abîmé. Il fait des crises d’épilepsie, souvent. Parfois, pendant ses crises, il se fait dessus. Et puis, il peut mal tomber. Et les crises, ça lui attaque le cerveau au fur et à mesure. Il a plus toute sa tête maintenant… Enfin tu vois le topo… J’ai cru qu’il allait me péter entre les mains pendant ce confinement. Donc oui, je lui ai laissé ma place. Mais bon, il l’a pas gardé longtemps… Le fait de se retrouver tout seul et puis les contraintes… On est plus fait pour être enchaîné, tu sais. Les règles, les couvre-feux… On ne sait plus les respecter. C’est comme ça quand tu vis depuis des années hors de la société. »

CultureXchange : Et pendant le deuxième confinement ?

Farid* : « Quel deuxième confinement ? (rires) La seule différence avec avant, c’est que les gens sont masqués. Et que le kebab d’en face est fermé. Le type qui le tient est comme un ami et ils nous offraient un menu de temps en temps. L’odeur de la friture et le gras de la mayo me manque. J’ai hâte que ça ré-ouvre. (rires)« 

CultureXchange : Si tu pouvais dire quelque chose au gouvernement, que leur dirais-tu ?

Farid* : « Qu’ils viennent… Qu’ils viennent voir comment c’est ici. Regarde Olivier*, il a travaillé, il a rien fait de mal dans sa vie… Et pourtant, il est là, sans rien… Pas de sous, pas de toit, pas de vêtements propres… Et il va mourir comme ça, il va mourir ici. Tu trouves ça normal ? C’est ça que j’aimerais leur dire… »

CultureXchange : Un mot de la fin ?

Farid* : « J’ai une blague ! C’est deux éléphantes au bord de l’eau en pleine canicule. Une propose « Viens on se baigne ? » « Non je peux pas… J’ai mes règles… » répond l’autre. « Et ben fais comme moi, mets un mouton ! » (rires)… Il ne nous reste plus que ça ici : la joie de rire. »

Propos recueillis par Yaël KUNZ, bénévole chez Dans Ma Rue.

Kurt Cobain : un génie incompris et torturé

Avec une voix à part et une sincérité poignante, il lui aura suffit de 7 ans pour s’imposer comme une légende. Un rôle que le chanteur de Nirvana n’était pas prêt à endosser. Retour sur le destin funeste d’un talent brut aux pensées sombres.

5 avril 1994. Seattle. Sur fond de R.E.M., un bruit de balle retentit au 171 Lake Washington Boulevard. Kurt Cobain vient de mettre un terme à sa vie, à seulement 27 ans. À ses pieds, une lettre adressée à son ami imaginaire : Boddah. Une fin troublante et presque esthétique, à l’image de la vie de ce chanteur hard au visage d’ange.

 C’est tragique et en même temps c’est presque une œuvre d’art en soi.

Stan Cuesta,
musicien et journaliste

Un artiste à l’état brut

Tout commence à Aberdeen, le 20 février 1967.

Il y a des hommes qui naissent bruns, timides, grands… Le petit Kurt, lui, est né artiste. Dès tout petit, il s’intéresse à la musique et au dessin. Du haut de ses trois ans, il chante les Beatles. Kimberly, sa sœur cadette, se rappelle de lui comme un enfant capable de reproduire n’importe quelle mélodie entendue.

La musique devient très vite un échappatoire, un besoin viscéral. Après un premier groupe, Fecal Matter, il fonde Nirvana en 1987. Après un premier album, « Bleach », sorti en 1989, le groupe trouve une base solide de fans. Mais avec « Nevermind » en 1991, c’est l’explosion. La musique et l’attitude grunge du groupe, couplé au génie artistique de Cobain, fait mouche. Nirvana entre dans la légende.

Comme tous les génies de son acabit, il a très vite appris à jouer différents instruments (guitare, batterie…) ©Montesano High School

Kurt Cobain, génie de la musique ? Pas seulement. Il était un artiste brut sur tous les plans. Touche à tout, il faisait aussi bien de la poésie, que des dessins, du collage, des sculptures à base de tête de poupées, des caricatures… À 14 ans, il réalise également une série de court-métrages. Ses carnets, qu’il tiendra tout au long de sa vie, témoignent d’une boulimie artistique, d’un besoin fou de s’exprimer, dessiner, créer, coucher sur le papier les divagations de son esprit tourmenté.

C’est quelqu’un qui ne pouvait pas faire autrement, depuis tout jeune. À l’époque où il était avec sa première petite-amie […] son truc c’était de rester chez lui et de créer des trucs.

Stan Cuesta

De toutes ses réalisations se détachent une tendance au gore, au malsain, au glauque, symbole d’un mal-être qui ne l’a jamais quitté. ©Montage of the Heck

Pas de génie sans tourments

Mais avant même de commencer, je savais que, au bout d’un moment, ça deviendrait ennuyeux, comme tout le reste…

Laurence Romance,
journaliste

Très tôt le petit Kurt est décrit comme un enfant ayant tous les symptômes du TDAH. Dès le cours élémentaire, on lui prescrit de la Ritaline. Mais c’est à l’âge de sept ans que la vie du jeune Kurt s’effondre : ses parents divorcent.

Il disait toujours qu’il avait été heureux jusqu’à l’âge de 7 ou 8 ans et à partir du moment où ses parents se sont séparés, il a commencé à se renfermer sur lui-même, à devenir angoisser. Tous les troubles qu’il a connu toute sa vie sont nés là.

Stan Cuesta

Il fut tellement marqué par cet événement que lorsque fut venu le temps de recruter des membres pour son groupe, avoir des parents divorcés était devenu un critère crucial. À partir de ce jour, Kurt Cobain oscille entre colère et profonde tristesse, deux sentiments qui ne le quitteront jamais.

Y a un truc dans le mal-être qui transparaît dans ses chansons qui n’est pas adulte.

Laurence Romance

C’est dans cette détresse psychologique que l’artiste puise son inspiration et voir même une partie de son talent. De sa rupture avec Tobi Vail par exemple, découleront les chansons Lounge Act et Drain You. De ses nuits passées dehors, Something in the Way. Les pensées sombres qui l’habitent se reflètent notamment dans Lithium et In Bloom. Breed, quant à elle, se veut une ode à l’anticonformisme, cri de rage d’un homme à part aussi bien artistiquement, que socialement et psychologiquement.

C’est un marginal…. Même dans une scène marginal, il était marginal.

Stan Cuesta

Ces chansons, fruits d’un esprit torturé, sont toutes dans l’album Nevermind. C’est avec ce dernier que Nirvana connaîtra non seulement le succès, mais entrera dans la légende. Un tournant pour le groupe, mais aussi pour Kurt Cobain, déclenchant sa descente aux enfers.

« Nevermind » est aujourd’hui encore l’un des albums les plus vendus au monde avec 30 millions d’exemplaires vendus ©Nevermind

Un artiste incompris

Kurt Cobain a très vite commencé à haïr cet album, et plus particulièrement la chanson Smells Like Teen Spirit, symbole du décalage chronique entre lui et son public. Érigé comme l’hymne de l’esprit adolescent, la chanson partait tout simplement d’une blague en référence au déodorant bon marché. Rien à voir avec la symbolique qui lui est prêtée par toute une génération. Totalement prise à contre-pied par le public et symbole d’un succès qu’il méprise, Cobain la rejette, refusant parfois même de la jouer sur scène ou la parodiant.

Écœuré par cette chanson et son succès soudain, il prenait plaisir à gâcher nombre de ces performances ©K Bedingfield

Ceci ne doit pas être pris au sérieux.

Kurt Cobain,
Journals

Avec cette chanson beaucoup ont vu en lui le porte-parole de toute une génération, un rôle qui rentrait en totale contradiction avec la volonté de Kurt Cobain. Pour certains, c’est d’ailleurs de cette contradiction qu’est née la dépression de l’artiste : le fait que tant de gens cherchent à écouter ce qu’il avait à dire, alors qu’il souhaitait juste se décharger de pensées personnelles. Et puis il y avait le succès, les millions de fans… La distance entre Kurt et son public n’a fait que s’accroître.

Evidemment avec le succès de Nevermind en gagnant des tas de nouveaux fans, il devenait aimé par des gens qu’il n’aimait pas. Et c’est ça son grand problème . Ça le rendait malade… au sens propre.

Stan Cuesta

De « Nevermind » à sa mort, ce sentiment d’incompréhension deviendra récurrent. La chanson Polly, par exemple, écrite en réaction à un fait-divers sordide pour dénoncer ce crime fut utiliser par des violeurs en plein acte. Cela provoqua tout une polémique qui peina profondément Kurt, bouleversé qu’on puisse autant mal le comprendre. On pourrait également citer la grogne féministe que déclencha la sortie de Rape Me, pourtant écrite comme une « chanson anti-viol » par son auteur.

« Le chant de Cobain c’est aussi de l’art brut […] il y a une qualité de souffrance extrême. » Lelo Jimmy Batista,
auteur, journaliste et directeur du label Satanic Royalty ©MTV Unplugged

Même la session Unplugged sur MTV prit le contre-pied de ce qu’il souhaitait qu’elle soit. Sceptique à l’idée d’y participer, c’est un anti-show qu’il décida de produire. Tout y était : le pull en laine, le tee-shirt troué, pas de distorsions, un décor morbide… Et pourtant, cet Unplugged est une révélation et s’impose comme une référence. De quoi laisser supposer une suite prometteuse…

Il voulait vraiment partir sur des choses acoustiques… L’album qui serait sortie après, aurait été très intéressant.

Stan Cuesta

Oui mais voilà, il n’y aura pas de suite… Quelques mois après, fatigué par la musique et le monde qui l’entoure, tiraillé par sa relation avec Courtney Love et les gros titres qu’elle provoque, apeuré à l’idée que sa fille suit son chemin et la paternité, écœuré par la vie et l’humanité, anéanti par la drogue, Kurt Cobain décide de mettre fin à ses jours et rejoindre ce club qui lui était prédestiné : le club des 27.

Il laisse derrière lui sa femme et sa fille, alors âgée de presque 2 ans ©Voici

Je n’ai plus ressenti d’excitation à écouter de la musique ni même à en créer depuis maintenant trop d’années […]

Je ne peux pas me faire à l’idée que Frances puisse devenir le rocker misérable, autodestructeur et suicidaire que je suis aujourd’hui […]

J’ai de la veine, beaucoup de veine, mais dès l’âge de sept ans, j’ai commencé à haïr l’être humain en général […]

Je vous remercie tous, depuis le gouffre brûlant de mon estomac nauséeux, pour vos lettres et l’intérêt que vous m’avez accordé ces dernières années. Je suis un gosse, trop erratique et trop instable! Je n’ai plus de passion, alors rappelez-vous: il vaut mieux brûler franchement que s’éteindre à petit feu.

Paix, amour, compassion. Kurt Cobain.

Kurt Cobain,
extraits de sa lettre de suicide
Ce portrait a été rédigé en se basant essentiellement sur un épisode de l'émission Une vie, une oeuvre.

Your Name en live-action : aberration ou simple adaptation ?

Your Name © Toho

En projet dans les tiroirs d’Hollywood depuis septembre 2017, l’adaptation du carton japonais se concrétise avec l’annonce de son futur réalisateur : Marc Webb. De quoi en impatienter certains, mais, surtout, d’en faire plus d’un.

C’est au cours de l’été 2016 que sort Your Name, film d’animation japonaise réalisé par Makoto Shinkai. Mêlant histoire d’amour, voyage dans le temps et féerie, le film est très vite un succès. Ses visuels, son histoire et sa musique ont transporté des millions de personne dans le monde. Si bien qu’aujourd’hui, il est le plus gros succès japonais au box-office mondial, devant le monument de Myasaki, Le voyage de Chihiro.

Une belle opportunité pour Hollywood de surfer sur la vague et ramasser un petit billet au passage. Et inévitable fut donc la colère des fans sur les réseaux sociaux, quand cette « adaptation » fut annoncée, à peine un année après la sortie du film.

Jusque là rien de bien surprenant. À force, cela devient habituel, cette colère qui gronde dès que l’on parle adaptation. Nicky Larson, Alita, Death Note ou tous les films issus de comics, sont tant d’exemples bien différents qui ont fait face au même scepticisme, parfois légitime et parfois moins. Adapter une œuvre déjà existante n’est jamais chose aisée. Car c’est avec l’oeuvre originale que beaucoup ont grandi, vibré.

Dur donc de l’adapter avec sa propre vision, et ce, sans trahir les fans de la première heure, prêts à se battre bec et ongle pour défendre leur amour de jeunesse. Et qui pourrait les blâmer ? La simple refonte graphique des dessins animés de notre enfance en a indigné plus d’un. Alors imaginez une refonte de l’œuvre elle-même, une lecture qui s’avère parfois contraire à la votre. Certaines adaptations vont même jusqu’à ignorer l’essence même de l’original, comme le film Death Note. Mais tout cela n’est que problème de forme. L’intention, dans la plupart des cas, est bonne : rendre hommage ou faire connaître une autre culture, remettre aux goûts du jour des œuvres que les nouvelles générations n’ont pas connues.

L’adaptation de Your Name est bien loin de cette démarche. Le problème vient du fond. Cette adaptation n’a pas lieu d’être. Tout d’abord, on ne parle pas de l’adaptation d’une œuvre d’un autre genre, mais du remake précipité d’un film tout juste sorti. J’ai toujours était sceptique face aux remakes de film, encore une fois, pour des questions de forme. Mais pour la plupart, le fond reste louable: faire (re)découvrir une histoire, une œuvre. A Star is Born en est un bon exemple. Depuis sa toute première version en 1937, tous les vingt ans environ, un nouveau remake voit le jour. Une belle façon de rendre hommage à une histoire qui serait sans doute oubliée sinon. La preuve : aujourd’hui, beaucoup ignore qu’ A Star is Born est le petit dernier d’une longue série de remakes. Mais si l’on peut comprendre cette forme d’hommage, qu’en est-il d’un film récent comme Your Name ?

S’enrichir en reprenant une formule qui a fait ses preuves à l’étranger ? Oui, principalement, comme ce fut le cas avec les remakes américains de films français comme LOL ou Intouchables. Mais là n’est pas le fond du problème.

Cette adaptation pose le doigt sur un problème propre aux films d’animation : ils ne sont toujours pas considérés comme des films à part entière à l’étranger. Il suffit de voir le public visé et se rendant donc en salle : majoritairement des enfants. Car, en France et ailleurs, s’il s’agit de dessin, c’est forcément pour les enfants. La fondatrice d’Eurozoom, un distributeur spécialisé dans le cinéma indépendant, a reconnu qu’ « en France il y a cette espèce de raccourci comme quoi l’animation est réservée aux enfants alors qu’au Japon elle s’adresse à tout le monde ». Et les choses ne sont pas prêtes de s’arranger. Car cette restriction culturelle restreint le public se déplaçant au cinéma, et donc les recettes que font les films d’animation. C’est un cercle vicieux, le serpent qui se mord la queue. Car moins de recettes, signifient moins de visibilité, moins de visibilité signifie moins de public. Jérôme Rougier, directeur marketing et acquisitions films étrangers chez Wild Bunch, résume cela très bien: « On pourrait acheter plus de films d’animation japonais mais le problème vient du manque de visibilité sur un film qui ne rentre pas dans les quotas européens et que très peu de télévision achètent ensuite. Il y a une difficulté à se projeter dans le futur, à émettre un chiffre, un revenu ». Et pourquoi cela changerait-il ? Après tout, si le film marche assez bien, il sera adapté à la sauce américaine de toute façon. Pourquoi se déplacer dans ce cas ?

Alors peut-être que ce remake sera un grand film. Peut-être que Marc Webb, qui a prouvé par le passé qu’il savait raconter l’amour, parviendra à retranscrire l’essence du film. Peut-être qu’il permettra à d’autres de découvrir cette œuvre magnifique, même si j’en doute. Mais, peu importe. Car ce qui est important, et surtout regrettable, c’est que ce remake entérine un peu plus la position de faiblesse qu’a le cinéma japonais à l’international. Il contribue à sa dépréciation, l’enterre un peu plus. Et c’est pourquoi, il m’est impossible de l’accueillir avec le sourire.

Entre jeu vidéo et préservation du patrimoine

Ruines de Leptis Magna reconstituées en VR © Ubisoft

Ce week-end, je suis allée à l’Institut du Monde Arabe pour voir l’exposition Cités millénaires : Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul. Son but ? Faire découvrir 4 villes dont le patrimoine est en péril : Alep, Mossoul, Palmyre et Leptis Magna. Et quelle ne fut pas ma surprise, de voir que la dernière partie de l’exposition avait été élaboré, en partie, par une entreprise que tout gamer connaît : Ubisoft. Fleuron français du jeu vidéo, sa contribution avec l’IMA et Iconem s’inscrit dans une forme de continuité, à la fois prévisible, et surprenante.

Surprenante car l’industrie du jeu vidéo repose encore, pour beaucoup, sur le divertissement, le jeu. Les jeux vidéos sont souvent perçus comme violents et nocifs par une grande partie de la population. Selon un sondage de Common Sense Media datant de 2013, 75 % de parents, sur un panel de 1050, considéraient les jeux vidéos comme responsable des comportements violents. Les mentalités ont évolué, certes, mais bien moins que l’on pourrait le penser. En effet, des études récentes visent, encore, à prouver que les jeux vidéos rendent violent. Et il suffit de voir l’outrage de certains face à un Pass Culture qui permettrait d’acheter des jeux vidéos, pour se rendre compte que l’image générale de cette industrie est loin d’être positive. Et ce, malgré les récentes recherches ayant montré ce que le jeu vidéo avait beaucoup à apporter ( stimulation du cerveau, travail sur les handicaps… ).

Le jeu vidéo, je sais je me répète, a énormément à offrir. Et c’est pourquoi, malgré tout, voir Ubisoft investir l’Institution du Monde Arabe n’est pas une surprise. Surtout sur un sujet tel que la reconstitution/préservation du patrimoine. Ce n’est pas pour rien que dans la file d’attente, on peut voir en exemple des images d’Assassin’s Creed. Alors que certains restent dubitatifs sur la valeur historique de la franchise, quand il s’agit de reconstitution, la réponse est unanime : c’est un franc succès !

Il faut dire qu’Ubisoft accorde une importance toute particulière aux visuels de son jeu. Le travail fourni pour reproduire des villes et civilisations passées, voir même disparues, est conséquent et minutieux: observation sur place, utilisation de documents d’époque ( carte, film … ), recherches, contribution d’historiens et d’urbanistes … Tout est fait pour que le rendu soit édifiant, et ce, depuis le début de la franchise. Si bien que le premier Assassin’s Creed, par exemple, est utilisé en classe afin de familiariser les élèves avec la ville de Damas. Une démarche qui s’est démocratisée avec la sortie des deux derniers opus, permettant de découvrir des paysages et monuments aujourd’hui disparus, datant de l’Egypte antique pour l’un et de la Grèce antique pour l’autre. Une expérience unique et enrichissante, qui donne aux développeurs une légitimité toute particulière pour investir l’exposition de l’IMA.

L’expérience qui y est proposé est certes courte, mais non moins importante. Mêlant l’expertise d’Iconem et le savoir-faire d’Ubisoft, cette partie de l’exposition invite le spectateur à contempler, à l’aide d’un casque de réalité virtuelle, des monuments/lieux iconiques, aujourd’hui détruits : le temple de Baalshamîn (Palmyre, Syrie), le souk d’Alep (Syrie), les souterrains de Nabi Younes (Mossoul, Irak), l’église Notre-Dame de l’Heure (Mossoul, Irak), la mosquée al-Nouri (Mossoul, Irak) et la basilique de Leptis Magna (Libye).

Il ne s’agit pas juste d’une fresque ou d’une animation 3D, mais d’une immersion totale au sein de ces lieux, de l’atmosphère qu’ils dégageaient et de la vie qu’ils abritaient. Ubisoft a insufflé une âme à ces reconstitutions, à coup de petits détails permettant d’immerger le spectateur, mais aussi, de le diriger. Le chat, errant à première vue sans but dans la Basilique de Leptis Magna, attire le regard du visiteur, servant de guide au milieu d’un lieu riche en détails. L’oiseau battant des ailes, lui, vous invitera à lever la tête pour contempler les vitraux de l’église Notre-Dame de l’Heure. Sans parler du sable, porté par le vent, ou les bruits de fond, qui contribuent à cette profonde impression d’immersion, ce sentiment d’y être vraiment.

Cette expérience VR fait office de voyage dans le temps et dans l’espace. C’est un hommage à un patrimoine qui est aujourd’hui en voie de disparition.

Et c’est là que tout ce travail trouve son sens. Il ne s’agit pas juste de créer une jolie reconstitution bien immersive pour le plaisir des yeux. C’est la sauvegarde d’un patrimoine menacé qui est en jeu. Et c’est cette problématique que l’IMA a souhaité aborder avec son exposition. Cités millénaires, c’est avant tout une réponse à un événement marquant et tragique. Un événement qui a forcé le grand public à considérer la fragilité de notre patrimoine : la destruction de Palmyre par l’État Islamique. L’UNESCO considérait cette ville syrienne comme l’un des plus importants foyers culturels du monde antique, accueillant des monuments tels que le temple de Bel ou l’Agora. Il n’en reste plus que des ruines. Le cas de Palmyre, d’Alep, de Mossoul et de Leptis Magna, mais aussi de nombreux autres sites culturels, soulèvent une question importante:

Que faire une fois qu’il est trop tard ? Une fois que des lieux, monuments, paysages, inscrits dans notre patrimoine culturel, ont disparu ?

Certains diront qu’il suffit de tout reconstruire. Mais les choses ne sont pas si simple, et cette exposition le montre bien. Tout d’abord, car ce genre de reconstruction à un coût. Un coût que les populations, qui ont bien d’autres soucis à régler, ne peuvent pas se permettre. Et puis à quoi bon ?

Ce ne sont pas les pierres qui recréeront l’histoire, l’atmosphère que ces sites dégageaient ou les valeurs, le quotidien qu’ils représentaient. Les pierres ne peuvent que constituer une pâle copie d’un patrimoine qui va bien plus loin qu’une simple architecture. Le patrimoine est un tout. Un mélange d’architecture, d’histoire, de culture, de moments, de mentalités … Et, puisque la destruction fait partie de l’histoire, se serait mentir de tout reconstruire comme si de rien n’était. C’est pour ces raisons que le site de Palmyre, en Syrie, ne doit pas être reconstruit selon l’archéologue Michel Al-Maqdissi. Pour lui une visite des ruines associée à une reconstitution numérique serait bien plus pertinente, enrichissante et, surtout, percutante. Et cette exposition semble lui donner raison.

Elle est également l’une des premières à mettre en lumière ce que le jeu vidéo a à apporter. De part leur complexité et leur richesse, les jeux vidéos permettent de représenter fidèlement un patrimoine culturel dans son intégralité. Ils permettent de superposer le passé et le présent. De voir, entendre, vivre des choses disparues. Ainsi, dans un monde où le patrimoine mondial est de plus en plus menacé par l’action humaine et par le temps, le savoir-faire d’Ubisoft, et de l’industrie du jeu vidéo en général, s’impose comme un moyen efficace de se souvenir, ne jamais oublier et préserver, d’une façon différente mais non mois importante, le patrimoine qui fait l’histoire de notre planète.

Miraï, ma petite sœur : un voyage initiatique

  Présenté pour la première fois sur le sol français lors de la Quinzaine du Festival de Cannes, le dernier film de Mamoru Hosada est arrivé dans nos salles le 26 décembre dernier.

  Miraï : ma petite sœur est l’histoire de Kun, un enfant de 4 ans qui s’apprête à accueillir sa petite sœur, tout juste née. Un scénario a priori banal et sans grand intérêt, mais qui s’avère bien plus complexe que prévu. Car si, dès les premiers instants du film, son enthousiasme est si fort qu’il en devient communicatif, Kun change très vite d’état d’esprit. La jalousie prend le dessus. Jalousie, de ne plus être l’unique centre d’attention. Jalousie, car sa petite sœur, Miraï, s’accapare ses parents, qui n’ont maintenant plus beaucoup de temps à consacrer à leur premier né. Cette jalousie que tous les aînés ont un jour ressenti. L’intrigue du film s’impose donc : comment faire face à l’arrivée d’un petit frère ou d’une petite sœur ? Comment passer ce stade de la jalousie et apprendre à aimer le nouvel arrivant ? Comment devenir l’aîné ?

  À travers le quotidien de cette petite famille, et les états d’âmes de Kun, Mamoru Hosada nous fait vivre, et surtout revivre, cette évolution que traverse tout enfant : la maîtrise de ses émotions, la découverte de nouveaux sentiments et la naissance des premières responsabilités. Mais pas seulement.

  Hosada va au-delà de ce regard enfantin sur la vie pour aborder des sujets de « grandes personnes. » La peur de l’abandon, celle de ne pas être un bon parent, ou de devenir père au foyer, sont des sujets que traitent Hosada dans son film. Miraï : ma petite sœur n’est pas qu’une mosaïque de moments de vie. Il a une portée symbolique forte, qui se vit, se ressent, à travers les divagations oniriques de Kun. Entre rêve et réalité, au-delà des questions du quotidien d’un enfant, d’une mère, d’un père, Mamoru Hosada nous donne sa vision de la vie. Et le partage entre générations en est le coeur. À l’image de l’arbre, qui se révèle être au centre de la maison de notre petite famille, et des rêveries de Kun, le lien entre le passé et le futur, les ancêtres et les vivants, structure le film. Miraï : ma petite sœur se révèle donc, au fil des minutes, être une œuvre bien plus complexe qu’il n’y paraît. Aussi bien sur le fond, que sur la forme.

  Car l’originalité de cette œuvre ne réside pas uniquement dans son scénario ou les messages qu’elle transmet. Avec Miraï : ma petite sœur, Hosada a repoussé les limites de l’animation traditionnelle japonaise. Mamoru Hosada a toujours eu une approche particulière vis-à-vis du cinéma d’animation. Profondément inspiré par les films en prise de vues réelles, il a toujours cherché à mixer ces deux genres. Miraï ne fait pas exception. Travellings et autres techniques de réalisation, y sont utilisés, amenant à considérer différemment le cinéma d’animation. Un cinéma en pleine expansion, qui ne cesse d’innover, comme a pu le montrer Wes Anderson avec son L’Île aux Chiens. De nouvelles techniques ont vu le jour et changé la face, et la vision du monde, sur le cinéma d’animation. Une évolution visible dans Miraï, par le biais d’un personnage secondaire filmé en stop motion.

  Un mélange de genres qui s’inscrit dans une démarche symbolique. Entre tradition ( animation japonaise, mythes anciens, yōkai… ) et innovation ( nouvelles techniques d’animation, importance des trains, nouvelle visions de la famille … ), Miraï: ma petite sœur se fait l’écho d’une société japonaise pleine de contradictions, qu’Hosada nous invite à découvrir.

Ce film nous fait voyager, nous transporte et nous fait réfléchir. Il nous replonge dans cette enfance, où réalité et rêve s’entremêlent, nous fait découvrir des mythes qui nous sont inconnus, des paysages qui nous sont étrangers. Ne serait-ce que pour ça, il vaut la peine d’être vu. Car, comme Mamoru Hosada l’a affirmé, si l’on réalise et regarde des films, c’est pour voyager, ressentir des émotions et expérimenter des situations, des problématiques, qui ne nous seraient pas accessible autrement.

Cantat : choisir entre la Morale et l’Art ?

Cantat en son nom, Les Inrockuptibles, 17 Octobre 2017

Début mars, l’Ardèche Aluna Festival a annoncé le retrait de Bertrand Cantat de sa programmation. Pourtant, en 2014, il avait pu se produire dans ce même festival au sein de Détroit. Mais voilà, de part le climat actuel marqué par l’affaire Weinstein et les nouvelles accusations de violence déposés contre le chanteur, sa présence sur scène dérange. Pour ceux qui ne le savent pas, l’ancien membre de Noir Désir a été condamné à 8 ans de détention – mis en liberté conditionnelle au bout de 4 ans – pour avoir tué sa compagne, l’actrice Marie Trintignant, en 2003.

En quelques jours, les annonces, pétitions et autres annulations s’enchaînent, si bien que le chanteur lui-même a fini par annoncer l’abandon de sa tournée des festivals, tout en appelant au respect de son « droit à la réinsertion ». Mais qu’est-ce donc ?

Le droit à la réinsertion, c’est le droit pour chaque individu incarcéré d’être réintégrer à sa sortie de prison et d’accéder aux mêmes droits que tout autre individu. Cette réinsertion est devenu la mission principale du système pénitencier suite à la loi du 22 juin 1987. Mais, si la réinsertion d’un individu lambda, bien que parfois mal perçue, semble légitime dans la plupart des cas, celle d’une figure publique comme Bertrand Cantat paraît bien plus compliqué à envisager. Peut-on applaudir l’artiste tout en méprisant l’Homme ? Les deux sont-ils réellement différentiables ?

Séparer l’artiste de l’Homme

Le débat qui fait rage sur Cantat porte, en effet, un bien plus grand enjeu. Peut-on considérer comme inaudible, un artiste qui a, en tant qu’Homme, commis un acte atroce ou que l’on ne cautionne pas ? La théorie de Nietzsche, considérant l’art comme quelque chose qui transcende la personne physique qu’est l’artiste, n’est-elle pas envisageable ? La réponse semble varier selon les cas.

Prenons Louis-Ferdinand Céline par exemple, qui a déclenché la polémique ces derniers temps. En effet, la décision de Gallimard de rééditer les pamphlets antisémites de Céline a ravivé la controverse planant autour de l’écrivain. Si certains le considèrent comme un génie littéraire, d’autres ne voient en lui que son antisémitisme. Néanmoins, cela n’empêche pas la réédition de ses autres œuvres, qui sont, en effet, de véritables monstres de littérature. Ayant marqué la littérature française de par son style novateur, il est un monument indéniable de cette dernière et ne plus partager ses œuvres paraît inconcevable aujourd’hui.

L’Homme n’influe pas non plus dans le cas d’Anne Perry. Née Juliet Hulme, c’est sous ce nom que l’écrivaine prendra part au meurtre le plus célèbre de Nouvelle-Zélande : deux adolescentes qui, en 1954, ont piégé la mère de l’une d’entre elles afin de la tuer à coup de briques. Cette histoire n’a pas empêché l’écrivaine d’obtenir le prix Edgar Allan Poe en 2000. Alors certes, les faits sont bien plus vieux, et certains évoqueront le jeune âge de cette auteure le jour du meurtre, mais n’en est-elle pas moins une meurtrière qui continue à être saluée pour son travail en tant qu’artiste ?

Dans ces deux cas, il y a bel et bien une dissociation entre le travail de l’artiste, reconnu et célébré, et les actes de l’Homme. On peut reconnaître la valeur artistique d’un Homme, sans cautionner ce qu’il a lui même dit ou pensé. Il est vrai que cette dissociation est facilité car en lisant un livre, ce n’est pas l’auteur/ l’Homme que l’on a en face de soi, mais bien l’objet d’art lui-même. Mais cela est-il réellement différent pour les chanteurs ?

Prenons, Eminem. Ovationné sur scène et considéré comme un monument du rap américain, la réputation de l’artiste n’est plus à faire. En revanche, celle de l’Homme est une tout autre affaire. Un débat a longtemps fait rage sur sa présumée homophobie. Si ses paroles sont souvent violentes et contiennent parfois des propos clairement homophobes, Marshall a toujours démenti être homophobe, affirmant notamment qu’il était pour le mariage homosexuel. Si le doute qui plane encore aujourd’hui chez certains a terni son image, elle n’a pas pour autant touché la carrière de l’artiste et l’engouement qu’il déclenche. Si bien que l’on est en droit de se demander si, quand bien même de telles allégations étaient vraies, cela n’enlèverait rien à l’artiste. Et que faire des doutes sur les Polanski et autres Woody Allen, figures du cinéma ?

Alors certes, ces gens n’ont jamais été condamné. Mais si le problème avec Cantat repose dans l’injustice que représente, pour certains, la durée de sa peine, que peut-on dire de gens, pour qui selon d’autres, justice n’a même pas été rendu ? Pourquoi certaines monstruosités rendent inaudibles l’artiste et d’autres non ?

Parce que le véritable problème ici réside dans le symbole que Cantat représente : le symbole des violences conjugales, et, des féminicides pouvant en découler.

Le symbole des violences conjugales ?

Mais pourquoi donc la venue de JoeyStarr, lui aussi programmé dans le Festival Aluna, qui a été condamné plusieurs fois pour des faits de violences et notamment de violences conjugales, ne pose-t-elle pas problème ? Ne faudrait-il pas, dans un souci de cohérence, appliquer la même sentence à chacun et autant refuser d’applaudir Cantat que JoeyStarr ?

Mais non, car c’est Cantat, et seulement lui, qui porte cette symbolique. Mais ne peut-on pas critiquer ce choix ?

Les violences conjugales c’est 225 000 femmes et 149 000 hommes qui subissent les coups de leurs conjoints chaque année. Les violences subies, la responsabilité de chacun, le traumatisme éprouvé, les raisons… Tant de choses peuvent varier d’une situation à une autre. Vouloir ériger un cas particulier comme le représentant de toutes ces situations sonne donc problématique. Si un vol à l’arrachée ne peut pas être mis au même niveau qu’un vol à main armée ou un vol de « nécessité », comment peut-on penser juger de la même façon le comportement violent et répété envers son ou sa conjointe, une violence inouïe qui ne serait qu’exceptionnel ou celle menant à la mort, parfois voulue, d’autres pas, de l’être aimé ? Ici, non seulement l’on réduit des situations bien différentes derrière un symbole abstrait et impersonnel, mais on le fait porter à une seul situation, et à un seul homme. Assez étrange quand on sait que même des personnes dont la monstruosité ne fait aucun doute, comme c’est le cas de Charles Manson par exemple, ne peuvent pas prétendre à un tel titre que celui d’être le symbole des horreurs qu’ils ont pu commettre. L’horreur, la haine, la violence, le meurtre, le viol… Toutes ces choses n’ont pas de visage, elles transcendent l’Homme. Mais si l’on peut critiquer l’idée même de symbole, le choix fait peut également poser problème.

Car, des propres mots de l’expert-pyschologue qui a examiné Cantat, la relation qu’il entretenait avec Marie Trintignant était « une relation passionnelle ». Elle évoque d’ailleurs, « la nature passionnelle du passage à l’acte. », qui serait donc un acte ponctuel et ne traduirait pas d’un comportement profondément violent. Il paraît donc difficile de voir en ce cas, un symbole représentatif de toutes les violences conjugales subites par des milliers de personnes tous les jours. En effet, les violences conjugales sont basées sur une relation de domination au sein du couple.

Ainsi, Joey Starr, mentionné précédemment, ne constituerait-il pas un candidat plus adéquat pour ce « rôle » ? Ou encore un Chris Brown qui continue d’être adulé malgré ses différentes condamnations pour violences, notamment sur son ancienne petite-amie Rihanna et son ex-compagne Karrueche Tran ? Ou bien un Johnny Deep, ou même un John Lenon ? Que dire alors d’un Sean Connery, décoré de la Légion d’Honneur qui affirme que, frapper une femme, « il y a plus grave » ? Et d’un Eminem qui, sur scène, simule l’assassinat plutôt violent de sa femme sur une poupée gonflable ? Ce genre de comportement ne fait-il pas d’eux de meilleurs candidats à ce statut de symbole – si un tel statut est possible – compte tenu du fait que, comme dit précédemment, la relation de Marie Trintignant et de Bertrand Cantat était présentée comme passionnelle ?

Mais voilà pour certains, l’hypothèse de la relation passionnelle n’est pas envisageable. Pourtant, certaines relations passionnelles fascinent et sont presque érigées comme des modèles de relations amoureuses. C’est le cas de la relation de Rimbaud et Verlaine décrite comme « aussi puissante que leur poésie. », qui aurait pu néanmoins se finir à coups de revolver, le 10 juillet 1873. Verlaine qui, par ailleurs, avait frappé et violé sa femme Mathilde Mauté. C’est aussi le cas d’Amy Whinehouse et Blake Fielder, de Frank Sinatra et Ava Gardner, ou encore Serge Gainsbourg et Jane Birkin. Tant de couples qui ont fasciné de part l’aspect passionnel de leurs relations.

L’idée n’est bien sûr pas de comparer des situations bien différentes, ou d’excuser et minimiser le meurtre de Marie Trintignant, mais simplement de relativiser sur la légitimité de ce véritable procès public.

Quand l’art est jugé sur la place publique.

Ce n’est pas la première fois que l’opinion publique veut se faire juge des artistes. Il y a quelques semaines seulement, le chanteur Damso, aux paroles perçues comme sexistes, décide, en commun accord avec la Fédération belge de football, de renoncer à écrire l’hymne de l’équipe des Diables Rouges pour le Mondial 2018. Malgré les nombreuses interviews où il se défend d’utiliser des propos sexistes, le chanteur a été victime de la polémique suivant l’annonce de sa collaboration avec la Fédération. Si l’on remonte un peu plus loin, on peut également parler d’Orelsan qui, encore aujourd’hui, fait l’objet d’une polémique vieille de 10 ans. Une pétition circule pour le retrait de ses 3 récompenses aux Victoires de la Musique, et a, jusqu’ici, récolté 84 000 signatures, plus que celle demandant le retrait de Bertrand Cantat de la programmation du Festival Papillons de Nuit. Orelsan qui avait d’ailleurs fait l’objet d’une campagne similaire en 2009, qui demandait son retrait des programmations de festivals, suite à laquelle il avait notamment été déprogrammé du festival Les Francofolies.

Le juge qui a signé la libération conditionnelle de Cantat en 2007 fustige aussi ce tribunal de l’opinion publique et les réactions qu’il juge « violentes, parfois haineuses » vis-à-vis du chanteur. Il dénonce notamment ce qu’il voit comme une « dictature de l’émotion », créé notamment par la symbolique de cette affaire et le sujet plus que sensible qu’elle représente, où beaucoup semble dicté par les émotions de chacun, et non plus par la raison et le respect du droit individuel. Il rappelle notamment, que Bertrand Cantat, « a été condamné à Vilnius pour «coups mortels» et non pour homicide volontaire.  Il est donc inexact de le présenter comme un «meurtrier», ou pire comme un «assassin». »

Un Etat de droit comme le nôtre implique la primauté du droit de chaque individu. Alors certes, Bertrand Cantat a enfreint la loi, de l’une des pires manières qu’il soit, mais aujourd’hui, ayant payé sa dette, il est dans son droit le plus absolu quand il se produit sur scène. Alors battons-nous contre les violences conjugales en soit, la justice qui est parfois bien trop flexible ou les clichés dans lesquels baigne notre société. Mais ce déferlement de haine sur Cantat, qui, malgré tout, reste un homme avec ses peines et ses regrets, n’apporte rien. Car comme Graham Swift l’a écrit, « Peu importe ce que tu apprends à propos des gens, même s’ils se révèlent être de mauvaises personnes, chacun d’eux a un cœur, et chacun d’eux a un jour été un petit bébé tétant le lait de sa mère…. »

Et l’oublier, c’est oublier une partie de son cœur à soit. L’oublier c’est laisser la violence gagner.

Assassin’s Creed Origins: une nouvelle ère dans l’histoire du jeu vidéo ?

b9713731166z.1_20171106171821_0002bgk3a3k6q1.3-0
Assassin’s Creed: Origins, Ubisoft

Le 27 octobre dernier sortait le dernier opus de la série de jeux vidéos à succès, Assassin’s Creed : Assassin’s Creed Origins. L’opus était très attendu par les fans de la série et a été encensé par la critique dès sa sortie. Annoncé comme l’épisode du renouveau, il a visiblement tenu sa promesse, proposant un gameplay innovant et même étonnant au vue des précédents opus de la série, et offrant un nouveau regard sur le jeu vidéo en général. Certains membres de la communauté gaming espèrent même que la sortie de ce jeu permettra d’ouvrir la voie à un changement de mentalité et, surtout, amènera ceux qui jusque là étaient réticents face aux jeux vidéos, à les considérer comme média à part entière et comme une certaine forme d’art. Car si les jeux vidéo font plus souvent parler d’eux par leur violence que par leur contenu ( comme se fut encore le cas récemment avec les campagnes de Wolfenstein II, Detroit ou encore The Last of Us 2 ), Assassin’s Creed Origins a le mérite d’être aborder sous d’autres angles, notamment celui de sa relation avec l’ Histoire.

A vrai dire, la corrélation entre jeu vidéo et Histoire n’est pas quelque chose de nouveau. En effet, le succès de la série Battlefield par exemple est principalement du à cette volonté d’insérer chaque opus dans un contexte bien précis, comme c’est le cas avec la Première Guerre mondiale dans Battlefield 1 où l’on peut revivre des batailles emblématiques de cette période – telle que la bataille de Verdun – armé de fusils à verrou ou de gaz de combats – des armes qui étaient bel et bien utilisées à cette période. Il y a donc bien une volonté d’offrir aux joueurs un gameplay cohérent, qui s’inscrit dans une certaine réalité historique.

Matthieu Letourneux, chercheur français en littérature, a notamment relevé l’importance de la période médiévale, qui est très fortement représentée dans les jeux vidéo, essentiellement à travers l’univers fantasy. Néanmoins, il reconnaît également l’apparente opposition entre les jeux vidéo et l’Histoire. Quand, dans les jeux vidéoi, le gameplay repose sur une histoire qui ne peut être prédite à l’avance, afin d’entretenir le suspense et l’envie du joueur, l’Histoire, elle, a déjà été écrite. C’est là que réside la puissance d’un jeu tel qu’Assasin’s Creed : s’il utilise l’Histoire comme contexte, c’est bien les parties d’ombres de cette même Histoire qu’il utilise comme bases pour son gameplay. Maxime Durand, historien ayant travaillé sur la production Assassin’s Creed explique :

« Nous exploitons les petits manques de l’Histoire. Par exemple, lors de la prise du Palais des Tuileries, Napoléon Bonaparte était présent, mais l’Histoire n’explique pas pourquoi. Nous si. »

De ce fait, on pourrait notamment comparer la série Assassin’s Creed à des films tel que Da Vinci Code, où certains faits ou éléments historiques marquants de l’Histoire sont exposés, tout en apportant une intrigue riche et complexe sur les raisons cachées de ces événements.

L’essence même de la série Assassin’s Creed repose sur le conflit opposant Templiers et Assassins. Les Templiers font bien sûr référence à l’ordre religieux et militaire chrétien qui se distingua notamment durant la période des Croisades ( XII°-XIII° siècle ). Les Assassins  quant à eux font référence aux Nizârites, une communauté qui professait une lecture ésotérique du Coran, et qui existait à peu près au même moment que celle des Templiers. Si les deux communautés ont donc bel et bien existé et professé des visions contraires, le jeu exploite ici le peu de sources historiques disponibles afin de mettre en place ce qui deviendra la base de la mythologie du jeu : le conflit entre deux organisations qui auraient perduré au fil des siècles et qui seraient à l’origine des grands moments ( notamment ceux inexpliqués ) de l’Histoire telle que nous la connaissons. Cette mythologie propre au jeu repose également sur des artefacts tel que la Pomme d’Eden qui est, elle aussi, liée à la véritable Histoire, certains de ses fragments étant présents dans des objets d’une grande importance historique tel que l’épée d’Excalibur. Il y a donc ce parallèle entre l’Histoire en tant que contexte, qui est présentée de façon assez cohérente dans les jeux, et l’Histoire en tant qu’outil, utilisée afin de développer une intrigue et un monde à part entière. Il ne faut pas confondre l’Histoire et l’histoire. C’est pourquoi il ne faut pas interpréter tout ce qu’il se passe ou que l’on peut voir dans les Assassin’s Creed comme de purs faits historiques car il y a en effet des incohérences dans les différents jeux : la présence de Dickens à Londres dans Assassin’s Creed Syndicate, par exemple, alors que ce dernier n’y était pas présent au moment où se déroule l’action du jeu, reflète la volonté de l’équipe d’Assassin’s Creed de rendre hommage aux grandes figures de l’époque, même si cela signifie tordre la réalité afin de l’adapter au jeu.

Ainsi, certains réfutent sa qualité de jeu dit « historique ». Mais comme le dit Aymar Azaizia, directeur contenu de la marque Assassin’s Creed :

« On a pas la prétention de faire un document historique de référence international. On a pour prétention de faire un jeu qui redonne avec excellence le sentiment qu’on pouvait avoir à l’époque. »

C’est là que réside tout l’aspect historique et enrichissant de ce jeu, et notamment du dernier opus, qui est en préparation depuis début 2014. Dans Assassin’s Creed Origins, le joueur se retrouve très vite familiarisé avec un contexte qui est celui de l’Egypte de -49 avant JC. Les premières minutes du jeu peignent le portrait de la vie quotidienne de ces habitants, leurs habitudes et la façon dont ils rendent hommage à leurs dieux par exemple. On y voit aussi le pharaon Ptolémée, traversant la cité à dos d’éléphant d’une façon majestueuse et imposante, reflétant bien la propagande pharaonique de l’époque. Plus tard dans le jeu, Bayek, le personnage joué, fait la connaissance d’importants personnages tel que Cléopâtre ou Jules César et se familiarise avec la période post-ptolémaïque, l’arrivée de l’Empire romain en Egypte et la préparation de la guerre civile. Non seulement le joueur baigne dans ce contexte historique, mais il découvre également les différents aspects de la vie quotidienne et surtout les différents lieux (temples, ville, désert, habitat…). Le joueur est très vite amené à ressentir ce qu’un habitant de l’Egypte antique pouvait ressentir face à ce qui se trouvait autour de lui. Il est amené à connaître la réalité de la vie à l’époque. Pour ce faire, le directeur artistique d’Assassin’s Creed Origins explique que l’équipe artistique a notamment joué sur les proportions des temples et des statues : l’angle de vue ayant tendance à écraser le paysage dans le jeu, ils ont exagéré les proportions afin de re-créer l’impression qu’on pouvait avoir devant les monuments tel qu’ils étaient en réalité. De plus, un gros travail de recherches a dû être effectué, non seulement pour transformer l’image de l’Egypte telle qu’on la connaît aujourd’hui afin qu’elle corresponde à celle qu’elle était deux millénaires auparavant, mais surtout pour re-créer des monuments – tel que la bibliothèque d’Alexandrie- ou même des villes entières – telle que Memphis- qui n’existent plus aujourd’hui. Ainsi, l’équipe du jeu est parvenue à apporter une dimension bien plus réelle et palpable à des monuments aujourd’hui disparus et dont on ne pouvait jusque-là avoir un aperçu que par le biais d’écrits de l’époque ou de croquis.

Avec ce dernier opus, il y a également une volonté d’accentuer l’intérêt historique et pédagogique du jeu. En effet, le 27 octobre dernier, l’équipe du jeu a privatisé le département des antiquités égyptiennes du British Museum. Différentes activités et visites thématiques y ont été organisées tout au long de la journée afin de présenter certains aspects de la vie égyptienne à cette époque ( l’art égyptien et la religion, les hiéroglyphes, la création du monde dans l’Egypte ancienne… ) et d’expliquer par quels moyens ils ont été retranscrits dans le jeu. C’est d’ailleurs lors d’une conférence ce jour-là que l’équipe d’Assassin’s Creed a annoncé la création du mode Discovery Tour. D’après Jean Guesdon, le directeur créatif du jeu, ce nouveau mode donne au jeu une nouvelle dimension, celle d’être « un musée à ciel ouvert ». Ainsi, Assassin’s Creed Origins pourra être utilisé afin de découvrir et apprendre l’Histoire.

À vrai dire, le jeu était déjà utilisé par quelques professeurs afin d’enseigner certains événements historiques à leurs élèves et ce, par le biais d’un outil que la plupart connaissent bien : le jeu vidéo. En filmant le parcours de leur personnage, ces professeurs pouvaient ainsi montrer à leurs élèves à quoi ressemblait le Paris du XVIIIe siècle et les différents lieux historiques liés au programme qu’ils enseignaient. Certains ont également mis en avant les différentes incohérences du jeu, en s’appuyant sur des sources historiques afin de créer  une discussion en classe et développer le sens critique de leurs élèves. Un professeur d’histoire-géographie, a même mis à profit les critiques dressées par Jean-Luc Mélenchon à l’égard du jeu Assasin’s Creed Unity, qui selon lui renvoyait une image négative de la Révolution française et du personnage de Robespierre, montrant à ses élèves qu’un jeu vidéo peut également avoir un enjeu politique.

D’ici février 2018, avec ce nouveau mode, Assassin’s Creed ne sera plus seulement un outil pouvant être utilisé à des fins pédagogiques, mais reflétera une volonté d’enseigner aux joueurs l’Histoire dans laquelle ils évoluent. En effet, ce mode annexe proposera au joueur de se plonger dans l’environnement et la vie quotidienne de l’époque à travers différentes visites guidées (le phare d’Alexandire, les pyramides…) ou explications (la momification, le personnage de Cleopâtre…), qui ont été écrites par des égyptologues. La longueur de ces visites a même été étudiée dans l’optique de pouvoir être exploitée au mieux en classe, une vidéo de 20 minutes sur un cours d’une heure permettant de donner les informations nécessaires tout en laissant assez de temps pour pouvoir en discuter ensuite.

Ainsi, avec ce mode sans gameplay, Assassin’s Creed Origins renverse le rôle du jeu vidéo et repousse ses possibilités. Dans la peau de Bayek, le joueur peut désormais remonter le temps, et évoluer dans une civilisation aujourd’hui perdue, d’une façon qui se rapproche au mieux de la réalité. Cette expérience historique et interactive qui peut, d’un certain point de vue, être reconnue comme authentique, nous force à considérer le jeu vidéo, non plus comme un unique passe-temps, mais comme un outil artistique, historique et culturel à part entière.