Entre jeu vidéo et préservation du patrimoine

Ruines de Leptis Magna reconstituées en VR © Ubisoft

Ce week-end, je suis allée à l’Institut du Monde Arabe pour voir l’exposition Cités millénaires : Voyage virtuel de Palmyre à Mossoul. Son but ? Faire découvrir 4 villes dont le patrimoine est en péril : Alep, Mossoul, Palmyre et Leptis Magna. Et quelle ne fut pas ma surprise, de voir que la dernière partie de l’exposition avait été élaboré, en partie, par une entreprise que tout gamer connaît : Ubisoft. Fleuron français du jeu vidéo, sa contribution avec l’IMA et Iconem s’inscrit dans une forme de continuité, à la fois prévisible, et surprenante.

Surprenante car l’industrie du jeu vidéo repose encore, pour beaucoup, sur le divertissement, le jeu. Les jeux vidéos sont souvent perçus comme violents et nocifs par une grande partie de la population. Selon un sondage de Common Sense Media datant de 2013, 75 % de parents, sur un panel de 1050, considéraient les jeux vidéos comme responsable des comportements violents. Les mentalités ont évolué, certes, mais bien moins que l’on pourrait le penser. En effet, des études récentes visent, encore, à prouver que les jeux vidéos rendent violent. Et il suffit de voir l’outrage de certains face à un Pass Culture qui permettrait d’acheter des jeux vidéos, pour se rendre compte que l’image générale de cette industrie est loin d’être positive. Et ce, malgré les récentes recherches ayant montré ce que le jeu vidéo avait beaucoup à apporter ( stimulation du cerveau, travail sur les handicaps… ).

Le jeu vidéo, je sais je me répète, a énormément à offrir. Et c’est pourquoi, malgré tout, voir Ubisoft investir l’Institution du Monde Arabe n’est pas une surprise. Surtout sur un sujet tel que la reconstitution/préservation du patrimoine. Ce n’est pas pour rien que dans la file d’attente, on peut voir en exemple des images d’Assassin’s Creed. Alors que certains restent dubitatifs sur la valeur historique de la franchise, quand il s’agit de reconstitution, la réponse est unanime : c’est un franc succès !

Il faut dire qu’Ubisoft accorde une importance toute particulière aux visuels de son jeu. Le travail fourni pour reproduire des villes et civilisations passées, voir même disparues, est conséquent et minutieux: observation sur place, utilisation de documents d’époque ( carte, film … ), recherches, contribution d’historiens et d’urbanistes … Tout est fait pour que le rendu soit édifiant, et ce, depuis le début de la franchise. Si bien que le premier Assassin’s Creed, par exemple, est utilisé en classe afin de familiariser les élèves avec la ville de Damas. Une démarche qui s’est démocratisée avec la sortie des deux derniers opus, permettant de découvrir des paysages et monuments aujourd’hui disparus, datant de l’Egypte antique pour l’un et de la Grèce antique pour l’autre. Une expérience unique et enrichissante, qui donne aux développeurs une légitimité toute particulière pour investir l’exposition de l’IMA.

L’expérience qui y est proposé est certes courte, mais non moins importante. Mêlant l’expertise d’Iconem et le savoir-faire d’Ubisoft, cette partie de l’exposition invite le spectateur à contempler, à l’aide d’un casque de réalité virtuelle, des monuments/lieux iconiques, aujourd’hui détruits : le temple de Baalshamîn (Palmyre, Syrie), le souk d’Alep (Syrie), les souterrains de Nabi Younes (Mossoul, Irak), l’église Notre-Dame de l’Heure (Mossoul, Irak), la mosquée al-Nouri (Mossoul, Irak) et la basilique de Leptis Magna (Libye).

Il ne s’agit pas juste d’une fresque ou d’une animation 3D, mais d’une immersion totale au sein de ces lieux, de l’atmosphère qu’ils dégageaient et de la vie qu’ils abritaient. Ubisoft a insufflé une âme à ces reconstitutions, à coup de petits détails permettant d’immerger le spectateur, mais aussi, de le diriger. Le chat, errant à première vue sans but dans la Basilique de Leptis Magna, attire le regard du visiteur, servant de guide au milieu d’un lieu riche en détails. L’oiseau battant des ailes, lui, vous invitera à lever la tête pour contempler les vitraux de l’église Notre-Dame de l’Heure. Sans parler du sable, porté par le vent, ou les bruits de fond, qui contribuent à cette profonde impression d’immersion, ce sentiment d’y être vraiment.

Cette expérience VR fait office de voyage dans le temps et dans l’espace. C’est un hommage à un patrimoine qui est aujourd’hui en voie de disparition.

Et c’est là que tout ce travail trouve son sens. Il ne s’agit pas juste de créer une jolie reconstitution bien immersive pour le plaisir des yeux. C’est la sauvegarde d’un patrimoine menacé qui est en jeu. Et c’est cette problématique que l’IMA a souhaité aborder avec son exposition. Cités millénaires, c’est avant tout une réponse à un événement marquant et tragique. Un événement qui a forcé le grand public à considérer la fragilité de notre patrimoine : la destruction de Palmyre par l’État Islamique. L’UNESCO considérait cette ville syrienne comme l’un des plus importants foyers culturels du monde antique, accueillant des monuments tels que le temple de Bel ou l’Agora. Il n’en reste plus que des ruines. Le cas de Palmyre, d’Alep, de Mossoul et de Leptis Magna, mais aussi de nombreux autres sites culturels, soulèvent une question importante:

Que faire une fois qu’il est trop tard ? Une fois que des lieux, monuments, paysages, inscrits dans notre patrimoine culturel, ont disparu ?

Certains diront qu’il suffit de tout reconstruire. Mais les choses ne sont pas si simple, et cette exposition le montre bien. Tout d’abord, car ce genre de reconstruction à un coût. Un coût que les populations, qui ont bien d’autres soucis à régler, ne peuvent pas se permettre. Et puis à quoi bon ?

Ce ne sont pas les pierres qui recréeront l’histoire, l’atmosphère que ces sites dégageaient ou les valeurs, le quotidien qu’ils représentaient. Les pierres ne peuvent que constituer une pâle copie d’un patrimoine qui va bien plus loin qu’une simple architecture. Le patrimoine est un tout. Un mélange d’architecture, d’histoire, de culture, de moments, de mentalités … Et, puisque la destruction fait partie de l’histoire, se serait mentir de tout reconstruire comme si de rien n’était. C’est pour ces raisons que le site de Palmyre, en Syrie, ne doit pas être reconstruit selon l’archéologue Michel Al-Maqdissi. Pour lui une visite des ruines associée à une reconstitution numérique serait bien plus pertinente, enrichissante et, surtout, percutante. Et cette exposition semble lui donner raison.

Elle est également l’une des premières à mettre en lumière ce que le jeu vidéo a à apporter. De part leur complexité et leur richesse, les jeux vidéos permettent de représenter fidèlement un patrimoine culturel dans son intégralité. Ils permettent de superposer le passé et le présent. De voir, entendre, vivre des choses disparues. Ainsi, dans un monde où le patrimoine mondial est de plus en plus menacé par l’action humaine et par le temps, le savoir-faire d’Ubisoft, et de l’industrie du jeu vidéo en général, s’impose comme un moyen efficace de se souvenir, ne jamais oublier et préserver, d’une façon différente mais non mois importante, le patrimoine qui fait l’histoire de notre planète.